Interview de l'Ambassadeur de Russie en France Alexey Meshkov à la revue «Défense»
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Interview de l'Ambassadeur de Russie en France Alexey Meshkov à la revue «Défense»

Le lien transatlantique qui se noue au lendemain de la guerre, concrétisé par la création de l’OTAN en 1949, vise à contenir l’expansionnisme de l’Union soviétique. Or nous commémorerons à Noël prochain le 30e anniversaire de la disparition de cette dernière.

Lien transatlantique versus lien eurasiatique? 

Dès lors la permanence de ce lien depuis trois décennies pose la question de la menace le justifiant, débat fréquemment polémique. Certains Européens jugent la prolongation de cette alliance inutile, voire contre-productive. D’autres estiment a contrario que l’OTAN demeure une nécessité face au terrorisme qu’elle n’est pas parvenu à vaincre, à la montée en puissance de la Chine, qui est hors de sa zone d’action, au retour au premier plan de la Russie, enfin, cette dernière mission semblant s’inscrire dans la continuité historique de son combat contre l’URSS. 

Mais la Russie n’est pas cette dernière, tant du point de vue de la richesse que de la démographie, de l’influence idéologique et de la puissance militaire. Elle ne l’est pas, ne se vit pas comme telle. En conséquence elle estime, d’une part, que le maintien de l’Alliance atlantique répond à un péril imaginaire, d’autre part que ce lien transatlantique vise à l’isoler des États de l’Union européenne, objectif qu’elle estime contre-productif pour ces derniers, qui n’ont pas su, ou voulu, saisir l’opportunité du rapprochement historique qui s’offrait en 1991. 

Cette année-là, Boris Eltsine, envisageait l’intégration de son pays à l’OTAN comme un objectif à long terme. Andreï Kozyrev, son ministre des affaires étrangères, estimait que la principale question qui se posait était l’intégration de la Russie au sein de la CEE. Américains, Français et Allemands renchérissaient, James Baker, le Secrétaire d’État américain, prônant avec le soutien d’Helmut Kohl et de François Mitterrand l’édification d’une communauté euro-atlantique « de Vancouver à Vladivostok »

Trente ans après, hélas, « les relations OTAN-Russie traversent la plus grave crise depuis la fin de la guerre froide », déplore Alexeï Meshkov, Ambassadeur de la Fédération de Russie en France. Un échec de la sécurité collective qui, aux yeux de la Russie, est à imputer aux États-Unis et à l’UE, pas l’inverse. En premier lieu parce que les Russes jugent avoir joué le jeu de l’ouverture et de la confiance, au sortir de la Guerre froide. « L’Union soviétique a joué un rôle décisif dans la réunification allemande, projet que les dirigeants de certains pays occidentaux accueillaient au départ avec un grand scepticisme », rappelle M. Meshkov. 

En second lieu parce que le Kremlin estime avoir donné toutes les garanties quant à son souci de paix au tournant des années 80 et 90, avec les traités FNI1 de Washington, celui sur les forces conventionnelles en Europe, l’accord sur les armes chimiques, le traité Ciel ouvert. 

La diplomatie européenne vue comme dogmatique anti-russe 

En retour, l’Occident a répondu par une série de rebuffades et d’actions unilatérales contraires aux intérêts russes, convainquant peu à peu ces derniers qu’il n’y avait pas de partenariat possible avec lui, encore moins d’amitié. «Depuis la fin de la Guerre froide, nous avons été témoins du processus d’érosion du droit international déclenché par les pays occidentaux. De plus en plus souvent, les États-Unis, l’UE et l’OTAN avaient unilatéralement recours à la force militaire. Il suffit de rappeler les évènements en Yougoslavie et en Irak. Les systèmes américains de défense antimissile et d’autres infrastructures militaires de l’OTAN ont été déployés près des frontières de la Russie, sous prétexte de contenir une pseudo menace iranienne [tandis que] nos propositions sur la défense antimissile commune ont été rejetées. L’expansion systématique de l’OTAN vers l’est se poursuit toujours, en violation des accords bien connus, quoique non écrits, de 1990 », énumère Alexeï Meshkov.

Et dans cette kyrielle de conflits opposant Russes et Occidentaux, l’UE est loin d’avoir toujours été à la remorque des Américains. Dans le dossier de la Crimée « c’est à l’initiative de l’UE que le dialogue politique a été complètement gelé, des sanctions unilatérales imposées ». Une attitude d’alignement, voire de renchérissement sur les positions américaines, qui amènent les Russes à considérer avec un profond scepticisme toute possibilité de rapprochement avec Bruxelles, tant la diplomatie de l’UE leur semble relever davantage du dogme anti-russe que de la défense des intérêts européens. « Les États membres de l’UE sont-ils aujourd’hui capables de mener une politique étrangère indépendante ? L’UE peut-elle être considérée comme un partenaire prévisible, capable de prendre des décisions indépendantes ? L’adhésion aveugle aux diktats de Washington, même parfois au détriment de ses propres intérêts, est-elle une constante nécessaire de la politique de l’UE ? », s’interroge Alexeï Meshkov. 

Des capacités européennes indépendantes de décision et d’action ? 

Questions rhétoriques, tant le bilan qu’il dresse par ailleurs est désabusé. « Nous suivons de près l’évolution du discours sur l’autonomie stratégique dans l’UE. C’est à vous de faire votre choix. Jusqu’à présent, ce choix s’est traduit par un financement généreux de l’industrie militaire américaine. Suite à leur intervention déclenchant les conflits en Syrie, en Afghanistan et en Irak, les États-Unis n’ont pratiquement subi aucun dommage sinon des pertes militaires et des coûts budgétaires, alors que l’Europe a dû faire face à une migration massive, à la menace du terrorisme et à des pertes humaines et financières considérables. C’est l’Europe qui souffre des restrictions unilatérales américaines prises à l’égard de l’Iran. On peut discuter longtemps de savoir si l’OTAN entrave ou renforce la sécurité européenne. Au bas mot, je ne pense pas que l’alliance l’encourage », assène-t-il.

Un point de vue logique de la part d’un diplomate russe. Mais qui mérite, à tout le moins, d’être entendu. Et discuté. 

Philippe Migault 

Directeur du Centre européen d’analyses stratégiques (CEAS)