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24 septembre

Olga Lioubimova, ministre de la Culture russe : «La Collection Morozov me touche»

Par Valérie Duponchelle, Le Figaro

INTERVIEW - La jeune ministre du président Poutine était à Paris pour l'inauguration présidentielle de l'exposition à la Fondation Vuitton.

Olga Lioubimova, 40 ans, est une jeune ministre de la Culture dans tous les sens du terme. À peine connue de ses propres compatriotes qui la disent «intellectuelle et réservée». Au point que son arrivée à l'inauguration présidentielle de la Collection Morozov, le 21 septembre à 18 h 30 à la Fondation Vuitton, est passée inaperçue des photographes, plus intéressés par l'acteur de la Comédie-Française, Guillaume Gallienne, d'ascendance russo-géorgienne par sa mère.

Dans le hall de Frank Gehry, cette femme gracieuse a retrouvé enfin des visages connus, c’est-à-dire des femmes de caractère qui incarnent chacune le destin des grands musées russes : Zelfira Tregulova, Russe de Riga (Lettonie) et directrice de la Galerie Tretiakov, fondée à Moscou en 1856 par le marchand et collectionneur Pavel Tretiakov, puis nationalisée en 1917 ; Marina Loshak, qui a pris la tête du musée Pouchkine en 2013 et succédé à Irina Antonova, sa directrice depuis 1961 et les temps staliniens : elle inaugure en novembre l'accrochage de Jean-Hubert Martin, ancien directeur de notre Musée national d'art moderne (Mnam), et la collection de dessins contemporains de Daniel et Florence Guerlain, prêtée par le Centre Pompidou.

Si Mikhaïl Piotrovski, le directeur de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, n'avait pu faire le déplacement, comme pressenti, Mikhail Dedinkin représentait le département d'art européen occidental de ce palais phénoménal de l'art. Pendant toute l'inauguration assez protocolaire, Olga Lioubimova est restée d'une discrétion sans égale, s'asseyant sagement aux côtés de notre ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, des «first ladies» Hélène Arnault et Brigitte Macron, et d'Anne Baldassari, commissaire général de cette exposition, pour écouter les discours très européens de Bernard Arnault et du président Macron.

Rencontre juste avant, au Centre Culturel de Russie, rendu fameux par ses dômes dorés pile en face de l'Alma et que l'architecte Jean-Michel Wilmotte a tenté d'atténuer par un système de bandes claires.

LE FIGARO.- Connaissez-vous bien cette «Collection Morozov», partagée entre le Musée Pouchkine de Moscou et l'Ermitage de Saint-Pétersbourg ?

Olga LIOUBIMOVA.- Les musées qui présentent aujourd'hui cette exposition à Paris, le Musée Pouchkine, l'Ermitage et la Galerie Tretiakov, sont des espaces uniques, les piliers de notre pays que chacun doit visiter. Les Frères Morozov, mécènes et collectionneurs privés qui ont œuvré avant la Révolution d'Octobre ont eu un goût exceptionnel. Cette collection compte autour de 400 peintures d'artistes russes, Ilia Répine, Constantin Korovine, Valentin Serov, Piotr Kontchalovski et Mikhaïl Vroubel, et près de 250 peintures exceptionnelles de peintres étrangers, Cézanne, Matisse, Manet, Monet, Gauguin. On ne pourra voir à Paris qu'une partie de tous ces tableaux. Cette collection me touche. Je suis très proche des frères Mikhalkov (les cinéastes Nikita Mikhalkov et Andreï Konchalovski) qui sont les arrière-petits-fils du peintre Piotr Kontchalovski. Nos familles sont amies. Le peintre Serov a fait le portrait de mon arrière-grand-père qui était acteur.

Aviez-vous vu l'exposition sur la «Collection Chtchoukine» à Paris en 2016-2017 ? Avez-vous vu celle du Musée Pouchkine en 2019 qui marquait le retour de l'enfant prodigue ?

J'ai vu celle de Moscou et, comme à Paris, ce fut un énorme succès, créant de longues queues devant les billetteries. Ce succès témoigne de l'énorme intérêt suscité par ces collections, à Moscou comme à Paris.

À l'université, vous avez travaillé à l'agence de presse de l’Église orthodoxe russe. Morozov et Chtchoukine étaient de Vieux-Croyants. Cela se voit-il dans leurs collections ?

Mon poste de ministre n'a pas changé ma foi. Nous continuons de travailler avec l'Église orthodoxe officielle et russe et avec l'Église des Vieux-Croyants. La scission entre les deux a eu lieu en 1666, chiffre qui, pensaient-ils alors, annonçait la fin du monde. Nous œuvrons à la restauration des églises fabuleuses de ces Vieux-Croyants et organisons l'exposition des vieilles icônes (le carillon de la cathédrale retentit, NDLR). On peut qualifier Chtchoukine et Morozov d'Européens, des collectionneurs de grand goût à la formation solide. Mais je ne pense pas que leur foi a eu une quelconque influence sur leur collection ou leur goût artistique.

Dans la littérature russe, la profusion est souvent une des qualités premières. Les collections Chtchoukine et Morozov sont des démonstrations d'abondance. Les trouvez-vous très russes ?

La Galerie Tretiakov est aussi très riche. Il y a aussi beaucoup de collections privées comme celle du peintre Ilia Ivanovitch Machkov à Mikhaïlovskaïa-sur-le-Don (près de Volgograd). Une autre à Sébastopol (en Ukraine, NDLR). Ces Russes avaient dans leur caractère cet élan qui fait que, s'ils se mettaient au mécénat, ils ne s'arrêtaient jamais. Cette tradition de collectionner de l'art venait directement de la famille impériale. Elle a été reprise par la Russie de ces temps-là. Les impératrices russes étaient célèbres pour leurs collections de porcelaines, de peinture russe et étrangère, à commencer par celles de l'Ermitage. Une des collections les plus fabuleuses, celle des œufs Fabergé, se trouve aujourd'hui au Musée du Kremlin à Moscou.

Les collections Chtchoukine et Morozov ont révélé l'art moderne français. L'exposition «La Collection Morozov» à la Fondation Vuitton montre dix-sept artistes russes aux côtés de trente artistes français. Qu'apportent ces regards croisés ?

Nombre de collections impériales se trouvent aussi au palais à Saint-Pétersbourg et autour de Saint-Pétersbourg : s’y trouvent les cadeaux des rois français, les Louis successifs, et même de Napoléon, tissus, porcelaines et bien d'autres présents. Là aussi, on découvre cet échange de regards constants avec la France.

Les collections Morozov et Chtchoukine sont une nouvelle étape historique dans ces échanges entre France et Russie. On voit avec quel intérêt et respect l'art français était traité par les collectionneurs russes. C'était aussi très à la mode. En Russie, aujourd'hui, cette tradition continue : des collectionneurs privés cherchent à sauvegarder notre patrimoine en art moderne. J'espère que le futur nous permettra de poursuivre cette fusion et nous donnera d'autres occasions de faire des expositions conjointes.

Ces deux expositions «Chtchoukine» et «Morozov» à la Fondation Vuitton ont nécessité une grande diplomatie culturelle. Pensez-vous que la culture joue un rôle de «soft power» indispensable aujourd'hui quand la politique étrangère éloigne les pays ?

Le dialogue entre la France et la Russie a obtenu un statut spécial. Nous revenons heureusement dans la vraie vie, hors d'internet et des conversations en ligne. Les musées suscitent un énorme intérêt du public. Les musées nous ont manqué. En 2022, se tiendra un sommet des musées, «Le dialogue franco-russe des musées», il est très important car il n'y a pas tant de pays comme la France et la Russie qui ont autant d'institutions comparables de haut niveau. Pour nous, il est essentiel de maintenir ce dialogue. Notre partenaire français nous aide beaucoup. Le 16 septembre, les musées du Kremlin ont inauguré son exposition, La France et la Russie, dix siècles ensemble, avec plus de 200 pièces historiques qui témoignent de ces relations profondes. Cette grande histoire est aussi faite d'histoires personnelles. Ma grand-mère était ballerine au Bolchoï. Un jour, Gérard Philipe est venu à Moscou et est allé remercier les ballerines de leur spectacle. Et les ballerines l'ont remercié pour tout ce qu'il a fait pour le cinéma. Et donc, ma grand-mère, ma mère et moi-même avons toutes été amoureuses de Gérard Philipe !
Nous avons eu une année exceptionnelle au festival de Cannes 2021 avec trois récompenses. C'est une joie énorme, d'une importance capitale pour notre industrie cinématographique. Nous attendons les cinéastes primés comme des champions des Jeux olympiques.

Quel est le rôle d'un ministre de la Culture en Russie aujourd'hui? Quel est votre champ d'action et quels sont vos moyens?

Quand un pays compte 146 millions d'habitants, on peut dire que les travailleurs de la Culture constituent une armée. À Moscou, il y a 8.000 travailleurs de la Culture. Nous avons 126.000 jeunes bénévoles qui nous aident dans les événements culturels, nous les appelons «notre petite armée». Nos buts sont très divers, des bibliothèques aux vieux palais. Notre pays est constitué de régions très différentes où les problèmes ne sont pas les mêmes. Bien sûr, il y a de grands théâtres, le Bolchoï, le Théâtre Mariinsky, de grands musées, la Galerie Tretiakov, L'Ermitage, le Musée Pouchkine. Mais le plus compliqué, et pas le moins important, ce sont les Maisons de la Culture, les petits théâtres des régions lointaines qui ont beaucoup souffert de la pandémie. C'est là que l'on doit agir avant de revenir aux grandes premières de la capitale.

Quel tableau vous est le plus proche depuis votre enfance de jeune Moscovite ?

Quand j'étais petite, il y avait des catalogues de la Galerie Tretiakov à la maison. C'étaient des livres de qualité. Et quand je vais à la Galerie Tretiakov aujourd'hui, tout y fait écho à mon enfance.

Quelles sont vos références en littérature ?

On dit en Russie que ceux qui aiment Dostoïevski ne peuvent pas aimer Tolstoï. Mais l'amour pour les écrivains change avec l'âge. Quand j'étais petite, j'aimais Tolstoï et Pouchkine, le plus enjoué des poètes, mais je n'aimais pas Tchekhov et j'avais du mal à lire Dostoïevski. Aujourd'hui, je suis plutôt amoureuse des œuvres de ces deux derniers.

Et en cinéma ?

Mon enfance s'est passée au théâtre, donc je suis plus proche du théâtre. Le cinéma, je le vois plutôt en tant que productrice, mon regard peut être biaisé, car j'ai vu toutes les premières, je connais tous les artistes depuis mon enfance. Mes films préférés restent néanmoins ceux des débuts de Nikita Mikhalkov et Andreï Konchalovski.

Pourquoi faire de la politique lorsqu'on est une femme qui aime le théâtre ? La politique est-elle du théâtre ?

J'aime le théâtre, j'aime le cinéma, j'aime l'art en général. Être ministre, c'est ma croix que je porte volontiers pour aider au développement de la Culture.