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23 juin

«Être ouverts malgré le passé»

l'article de Vladimir Poutine pour Die Zeit

Le 22 juin 1941, il y a exactement 80 ans, les nazis après avoir conquis la quasi-totalité du territoire de l'Europe ont attaqué l’Union soviétique. La Grande Guerre patriotique a commencé pour le peuple soviétique – la plus sanglante dans l’histoire de notre pays. Des dizaines de millions de personnes ont ont été tuées, un immense préjudice a été infligé au potentiel économique et au patrimoine culturel.

Nous sommes fiers du courage et de la fermeté des héros de l’Armée rouge et de ceux qui la soutenaient dans les usines et sur les champs qui ont non seulement défendu l’indépendance et la dignité de la Patrie mais aussi ont sauvé de l’asservissement l’Europe et le monde entier. Quelles que soient les tentatives de réécrire aujourd’hui les pages du passé, la vérité est que le soldat soviétique n’est pas venu sur la terre allemande pour se venger des Allemands mais avec une noble et grande mission de libération. Pour nous la mémoire des héros qui ont combattu le nazisme est sacrée. Nous nous souvenons avec gratitude des Alliés de la coalition antihitlérienne, des participants à la Résistance, des antifascistes allemands qui ont tous contribué à nous rapprocher de la Victoire commune.

Après avoir survécu aux horreurs de la guerre mondiale les nations européennes ont tout de même réussi à surmonter l’aliénation et à rétablir la confiance et le respect mutuels, ont pris le chemin vers l’intégration pour tirer un trait définitif sur les tragédies européennes de la première moitié du siècle passé. Et je tiens à souligner tout particulièrement que la réconciliation historique de notre peuple avec les Allemands qui vivaient à l’Est et à l’Ouest de l’Allemagne contemporaine réunitiée a joué un rôle colossal dans la formation de cette Europe.

Je tiens également à rappeler que ce sont des entrepreneurs allemands qui sont devenus pionniers de la coopération avec notre pays dans l’après-guerre. En 1970 l’Union soviétique et la République Fédérale d’Allemagne ont conclu «l’accord du siècle» sur l’approvisionnement à long terme du gaz naturel en Europe qui a jeté les bases d’une interdépendance constructive et a ouvert la voie à de nombreux projets ambitieux y compris la construction du gazoduc Nord Stream.

Nous espérions que la fin de la guerre froide serait une victoire commune pour l’Europe. Il semblait que d’ici peu le rêve de Charles de Gaulle d’un continent uni, non seulement sur le plan géographique « de l’Atlantique à l’Oural » mais aussi culturel et civilisationnel – de Lisbonne à Vladivostok – deviendrait réalité.

C’est dans cette logique – celle de la construction d’une Grande Europe unie par des valeurs et des intérêts communs que la Russie cherchait à développer ses relations avec les Européens. L’Union Européenne et nous-mêmes avons beaucoup fait en ce sens.

Mais une autre approche a prévalu. Celle-ci était basée sur l’expansion de l’OTAN qui représentait elle-même un vestige de la guerre froide. En effet c’est pour la confrontation de l’époque que l’Alliance a été créée.

C’est l’élargissement du bloc vers l’Est commencé lorsque les dirigeants soviétiques ont été persuadés de donner l’accord à l’adhésion de l’Allemagne réunifiée à l’OTAN qui est devenu la raison principale de la croissance rapide de la méfiance réciproque en Europe. On a vite oublié les promesses faites alors en paroles comme quoi « ceci n’est pas dirigé contre vous », « les frontières du bloc ne se rapprocheront pas de vous ». Mais le précédent a été créé.

A partir de 1999 l’OTAN a connu cinq vagues d’élargissement. 14 nouveaux pays dont les républiques de l’ex-URSS ont rejoint l’organisation ce qui a en fait enterré les espoirs d’un continent sans lignes de division. A propos, un des leaders du SPD Egon Bahr en a prévenu encore au milieu des années 80. Il proposait une restructuration à fond de l’ensemble du système de la sécurité européenne après la réunification de l’Allemagne, et ce avec la participation aussi bien de l’URSS que des Etats-Unis. Mais personne ne voulait l’écouter à l’époque ni en URSS, ni aux Etats-Unis, ni en Europe.

En plus, de nombreux pays ont été mis devant le choix artificiel: être soit avec l’Occident collectif soit avec la Russie. De facto il s’agissait d’un ultimatum. Les conséquences de cette politique agressive sont visibles dans la tragédie ukrainienne de 2014. L’Europe a activement soutenu un coup d’Etat armé et anticonstitutionnel en Ukraine. C’est là où tout a commencé. Pourquoi était-il nécessaire de le faire?
Le président de l'époque Viktor Ianoukovitch avait déjà accepté toutes les réclamations de l’opposition. Pourquoi les Etats-Unis ont-ils organisé un coup d’Etat et les pays européens l’ont-ils mollement soutenu en provoquant le clivage au sein de l'Ukraine et la sécession de la Crimée?

Pour l’heure l’ensemble du système de la sécurité européenne a profondément dégradé. Les tensions montent et les risques d’une nouvelle course aux armements deviennent réels. Nous ratons de formidables occasions que nous offre la coopération surtout maintenant où nous sommes tous confrontés à des défis communs – la pandémie et ses conséquences socio-économiques gravissimes.

Comment en est-on arrivé là? Et, principalement, quelles conclusions devons-nous en tirer ensemble? Quelles leçons de l’histoire devons-nous nous rappeler? Je pense tout d’abord à ce que toute l’histoire de la Grande Europe de l’après-guerre confirme: la prospérité et la sécurité de notre continent commun ne sont possibles que grâce aux efforts conjoints de tous les pays, y compris la Russie. Car la Russie est un des plus grands pays de l’Europe. Et nous ressentons notre lien culturel et historique indéfectible avec l’Europe.

Nous sommes ouverts à une interaction honnête et constructive. Notre idée de créer un espace commun de coopération et de sécurité de l’Atlantique au Pacifique qui inclurait divers formats d’intégration notamment l’Union européenne et l’Union économique eurasienne le confirme.

Je répète encore que la Russie est favorable au rétablissement d’un partenariat à part entière avec l’Europe. Nous avons de nombreux sujets de l’intérêt réciproque: la sécurité et la stabilité stratégique, la santé et l’éducation, la numérisation, l’énergie, la culture, la science et les technologies ainsi que le règlement des problèmes climatiques et environnementaux.

Le monde évolue de manière dynamique et fait face à de nouveaux défis et menaces. Et nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de traîner le fardeau des malentendus, rancunes, conflits et erreurs du passé. Ce fardeau qui nous empêchera de nous concentrer sur le règlement de problèmes d’actualité. Nous sommes convaincus que nous devons tous reconnaître ces erreurs et les corriger. Notre objectif commun et incontestable consiste à assurer la sécurité continentale sans lignes de division, à créer un espace commun de coopération équitable et de développement global pour la prospérité de l’Europe et du monde entier.