Ambassade de la Fédération de Russie en France
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Intervention de S.E.l'Ambassadeur de Russie en France Alexey Meshkov à la rencontre avec l'association "Alliance Franco-Russe", 22 février 2018

Cher Alexandre Alexandrovitch,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,

Je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue au Centre spirituel et culturel orthodoxe russe Quai Branly.

Que votre Association organise l’un de ses premiers événements d’après son relancement en ces lieux est symbolique. Notre idée originelle consistait justement à transformer le Centre en un pôle d’attraction non seulement pour nos compatriotes russes, mais également pour les Français manifestant un intérêt sincère pour la Russie et désireux d’approfondir leurs connaissances sur notre pays, qui demeure pour beaucoup en Occident une énigme ou fait l’objet d’appréciations subjectives ou de mauvaise foi, quand ce ne sont pas des attaques directes. L’action du Centre cible tous ceux qui ne sont pas enclins à croire les informations intéressées et biaisées, ceux qui ont foi dans les relations franco-russes, dans la prédisposition objective de nos deux pays à la coopération la plus large, la plus variée et la plus constructive possible. Je suis persuadé que les membres de l’Association ‘Le Dialogue Franco-Russe’ appartiennent justement à cette catégorie de gens. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté sans trop réfléchir de vous rencontrer, d’évoquer avec vous le moment de l’histoire que nous sommes en train de vivre, ainsi que les visions et les approches de la Russie vis-à-vis du monde d’aujourd’hui.

Je dois dire que nous constatons une recrudescence notable de l’intérêt envers la Russie partout en Europe, y compris en France. Cet intérêt s’incarne dans la naissance ici de nouveaux cercles, de nouvelles associations informelles, issus de la société civile, qui partagent le même objectif de contribuer au rapprochement de nos deux peuples, à l’intensification des liens franco-russes et, au titre principal, des liens entre les sociétés civiles, les différentes régions et les différentes villes de nos pays. Nous n’avons de préférence pour aucune de ces associations et tâchons d’apporter à chacune le concours dans la mesure de notre possible. Et bien sûr, nous ne pouvons pas ne pas nous réjouir du fait que de plus en plus de personnes en France tournent leur regard vers la Russie. Nous avons cependant des raisons d’être inquiets car les récents sondages ont montré que 65% des Français ne considèrent pas la Russie comme un pays européen. C’est la conséquence évidente de l’arrière-fond médiatique défavorable à la Russie propagé par les médias conformistes ces dernières années.

Et pourtant aujourd’hui notre pays est en train de reconquérir avec assurance les positions qu’elle a perdues après la période trouble des années 1990. Il défend avec détermination ses intérêts nationaux et renforce son potentiel économique et militaire. Pour beaucoup aujourd’hui la Russie est devenue un symbole de la fermeté dans la défense de la liberté de chacun de choisir indépendamment sa voie du développement et de la modernisation, du droit au respect et à la non-discrimination vis-à-vis de soi de la part de ses partenaires étrangers, à la défense de ses valeurs spirituelles et culturelles.

Nous vivons dans un monde qui change à la vitesse de l’éclair, un monde trouble, chaotique, et parfois imprévisible. C’est un monde qui fait apparaitre de grandes opportunités pour la coopération internationale et en même temps qui fait grandir les risques et les défis sérieux et globaux dans divers domaines qui menacent la sécurité nationale, régionale et universelle. Le cours des choses s’accélère, des conflits et des crises militaires et politiques inattendus éclatent, l’économie fait preuve d’une forte instabilité. Dans ces conditions la communauté internationale ne réagit malheureusement pas toujours à temps et de manière appropriée ce qui ne fait que rendre la situation encore plus complexe et confuse et conduit à l’empilement des problèmes.
Se posent alors les deux éternelles questions russes, à savoir, à qui la faute et que faire ?

L’une des principales raisons des chocs vécus par la communauté internationale aujourd’hui tient, de notre point de vue, dans l’erreur d’appréciation stratégique de nos partenaires occidentaux qui, suite à la dislocation de l’URSS et à la fin de la guerre froide, ont cru dur comme fer avoir emporté la victoire finale et irréversible dans la lutte pour la domination politique et économique du monde. Vous vous rappelez tous sans doute la théorie ‘de la fin de l’histoire’ qui reflétait cette perception euphorique de la réalité de ‘l’Occident collectif’.

Mais au lieu de profiter de ces mouvements tectoniques sur l’échiquier international pour créer un monde nouveau qui serait juste et basé sur la primauté du droit international en collaboration avec les acteurs de premier plan ne faisant pas partie de l’Occident historique, nos partenaires européens et américains ont préféré bâtir leur propre monde occidentalo-centrique basé sur des approches unilatérales et sur une ferme assurance que seul l’Occident détient le savoir absolu et que seules les valeurs occidentales sont absolues et obligatoires pour le reste du monde.

A la place du renouvellement et d’une mise en conformité de l’architecture de la défense européenne avec les réalités géopolitiques, c’est l’élargissement progressif de l’OTAN à l’Est, vers les frontières russes, qui a été décidé. A la place d’une assistance patiente aux transformations démocratiques en ex-Yougoslavie, c’est sa dislocation qui a été encouragée dont ont résulté en fin de compte aussi bien l’éloignement par la force du Kosovo de la Serbie, que les bombardements par les avions de l’OTAN de Belgrade et d’autres villes serbes au centre de l’Europe à la fin du XX siècle et ses deux guerres mondiales. Au lieu de construire un espace de sécurité commun, un espace unique économique et humanitaire de Lisbonne à Vladivostok – ou, comme disait bien avant le Général de Gaulle, de l’Atlantique à l’Oural – l’Union européenne a mis les anciennes républiques soviétiques à travers le programme du partenariat oriental devant le choix impossible entre la coopération avec la Russie ou avec l’Europe unie.

Le point culminant de la politique contreproductive de l’Occident et, en premier lieu des Etats-Unis, de la démocratisation unilatérale qui ne prend pas en considération les opinions des autres acteurs mondiaux et régionaux, politique de l’imposition de leur vision du monde occidentalo-centrique, fut la déstabilisation complète de la vaste région du Moyen-Orient qui a débuté avec la seconde guerre en Irak et qui s’est poursuivie avec l’imposition aveugle des printemps arabes, la destruction de l’Etat libyen et la guerre sanglante en Syrie. De cette politique irresponsable est née l’Etat islamique et le terrorisme international en général que la France a malheureusement ressenti dans sa chair.

Au final nous sommes confrontés aujourd’hui à une situation internationale extrêmement déséquilibrée et chaotique dont il ne sera pas aisé de sortir, eu égard à l’escalade continue des crises jusqu’à l’apparition d’une menace tout à fait réelle d’éclatement d’un conflit d’envergure dans la péninsule coréenne qui risque d’avoir les conséquences des plus catastrophiques.

Que peut-on donc faire dans une telle situation ? Quelles sont les voies préconisées par la Russie de la normalisation du climat international ?

Tout d’abord tous les membres de la communauté internationale et, au titre principal, nos partenaires occidentaux doivent enfin se rendre compte et peut-être même se résigner à la venue d’un nouveau monde polycentrique, ou multipolaire, à la place du monde bipolaire datant de l’époque de la confrontation entre les Etats-Unis et l’URSS et du monde unipolaire des années 1990-2000 dominé par Washington. C’est un monde où l’Occident et notamment les Etats-Unis auront, certes, une place importante, mais qui ne sera plus la place dominante. Ils seront contraints de composer avec les intérêts de la Chine, de l’Inde, des pays d’ASEAN et d’Amérique Latine qui sont en train de prendre un poids politique et économique à grande allure. Contraints également de chercher des moyens de collaborer avec les nouvelles unions d’intégration comme l’OCS, le BRICS, la Communauté eurasiatique économique et l’Organisation du Traite de sécurité collective. Contraints enfin de coopérer avec la Fédération de Russie qui depuis le fameux discours de Vladimir Poutine à Munich en 2007 n’a eu de cesse de mettre en garde l’Occident contre les actions unilatérales, de souligner la nécessité de regarder en face la réalité et les processus qui sont en train de s’opérer dans le monde, et de proclamer avec cohérence son ouverture vers la coopération la plus diverse et profonde à condition qu’elle soit basée sur le respect mutuel. Nous avons des choses à faire ensemble. Le nombre de défis et de menaces globaux ne cesse de croitre et il est impossible de les endiguer en solitaire.

Dans ce contexte nous confirmons que nous sommes prêts à coopérer étroitement sur la base du droit international, à analyser ensemble les problèmes globaux qui se posent et à élaborer ensemble des solutions collectives. Nous espérons que nos partenaires occidentaux se rendront compte de la crise évidente du ‘post-cold war order’ et feront le choix d’un monde démocratique et juste dans le cadre duquel chaque pays, en s’appuyant sur sa souveraineté, s’efforcera de trouver un équilibre entre ses intérêts et les intérêts nationaux de ses partenaires dans le respect de leur culture, leur histoire et leur civilisation.

Malheureusement, nous ne nous sommes pas encore fait entendre. Le pari fait est toujours celui du diktat, des ultimatums, de la pression, des sanctions. Bon, nous sommes préparés à cela aussi, même si l’expérience des dernières années a démontré sans équivoque qu’utiliser ce vocabulaire pour parler à la Russie ne menait nulle part. Nous allons avec cohérence promouvoir notre ordre du jour, nos approches et nos principes qui trouvent de plus en plus d’oreilles attentives dans le monde.

Et maintenant je propose de passer à la discussion interactive. Je suis prêt à répondre à vos questions.