Ambassade de la Fédération de Russie en France
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Intervention de S.E.Alexey Meshkov devant les membres du "Club des Ambassadeurs", 19 septembre 2018

Cher Monsieur Tordjman,
Mesdames et Messieurs, chers collègues,

J’ai le plaisir de vous souhaiter la bienvenue au Centre culturel et spirituel orthodoxe russe. Certains d’entre vous ont probablement déjà eu l’occasion de visiter cet îlot de la culture russe à Paris en tant qu’intervenants de conférences, visiteurs d’expositions ou spectateurs de concerts. D’autres découvrent le Centre pour la première fois. Soyez donc les bienvenus!

Je tiens à ce que ce soir nous ayons une discussion engagée, ouverte, interactive, comme on dit. Je m’efforcerai à répondre à toutes vos questions. Mais permettez-moi d’abord de faire quelques remarques en guise d’introduction.

J’imagine que beaucoup d’entre vous ont suivi la récente conférence des ambassadeurs français et n’ont pas pu passer à coté des paroles du Président Emmanuel Macron sur la Russie – paroles réalistes, sensées, tournées vers l’avenir.

Le Président a notamment expliqué qu’il était temps que l’Union européenne devienne un acteur international indépendant et renforce son autonomie stratégique; que l’heure a sonné de repenser l’architecture de la sécurité européenne et qu’il fallait le faire en dialoguant et en coopérant avec la Russie plutôt qu’à travers une confrontation. Emmanuel Macron a précisé que la Russie avait vocation à devenir un partenaire stratégique pour l’Union européenne en reprenant son discours fait lors de sa visite à Saint-Pétersbourg en mai dernier.

Bien entendu, nous ne pouvons que saluer cet état d’esprit constructif, d’autant plus qu’il va dans le sens de ce que propose la Russie depuis plusieurs années en essayant de se faire entendre de ses partenaires européens et de les convaincre de mettre en place la nécessaire réforme du système de la sécurité européenne qui passerait par sa refonte sur la base des principes de l’unité et l’indivisibilité de la sécurité selon lesquels aucun Etat européen ne devrait assurer sa sécurité au détriment de celle des autres. Ceci exige de renoncer à la logique de la confrontation des blocs et de la lutte pour des sphères d’influence.

Rappelez-vous, nous avons proposé de consacrer ces principes dans un projet de Traité sur la sécurité européenne déjà en 2008. A l’époque nos propositions n’ont pas été entendues par nos collègues occidentaux.

Plus globalement au cours de toutes ces années nous avons systématiquement milité en faveur d’une création d’un espace pleinement commun entre la Russie et l’Union européenne dans les domaines de la sécurité, de l’économie et des échanges humains, d’une ‘Grande Europe’ de l’Atlantique au Pacifique au sein de laquelle tout combat pour des sphères d’influence serait dénué de sens.

Il se peut que je sois trop optimiste. Mais j’ose espérer que les paroles du Président français traduisent une prise conscience croissante des dirigeants européens que l’actuelle confrontation avec leur voisin de l’Est, en grande partie imposée d’outre-Atlantique, ne correspond pas aux intérêts de la Russie ni à leurs propres intérêts. Personne ne peut se satisfaire du statut quo, surtout au regard de l’attitude méprisante de Washington à l’égard de ses alliés européens qui le conduit à négliger leur opinion, à déclencher contre eux des guerres commerciales et à prendre de facto des sanctions à leur encontre.

Bien naturellement, la Russie est prête à travailler ensemble en vue de repenser l’architecture de la sécurité européenne, mais uniquement en tant que partenaire égal et non en tant qu’une périphérie qui serait dans une relation de dépendance vis-à-vis de l’Union et à condition que les intérêts sécuritaires fondamentaux de la Russie soient respectés.

Je tiens à souligner à ce propos que l’Union européenne est un partenaire important pour la Russie et que, par conséquent, il est dans l’intérêt de Moscou qu’elle soit unie, forte et indépendante dans la prise des décisions stratégiques. Nous sommes confrontés aux menaces réelles qui pour beaucoup sont les mêmes, auxquelles seule une action commune puisse permettre de résister efficacement.

Je ne serai pas celui qui contredira le Président Emmanuel Macron sur le fait que beaucoup de malentendus et d’erreurs ont émaillé les relations entre l’Occident et la Russie ces 25 dernières années. C’est le cas, en effet.

Qu’est-ce qui s’est passé à notre avis en ce quart de siècle? Comment se fait-il que nous ayons atteint le niveau de méfiance et de confrontation que d’aucuns considèrent comme étant même plus dangereux qu’aux temps de la guerre froide ?

Suite à la chute du mur de Berlin nous les Russes avons vraiment cru que de nouveaux horizons s’étaient ouverts à nous et que nous allions construire une maison européenne commune avec nos partenaires en Europe ; que l’Europe de l’Atlantique à l’Oural rêvée par Charles de Gaulle et la confédération européenne qui inspirait François Mitterrand pouvaient devenir réalité.

Malheureusement, nous nous sommes trompés sur toute la ligne. Certes, un certain nombre de politiques occidentaux raisonnables comprenaient la nécessité de surmonter l’héritage de la guerre froide. Cependant, c’est la logique des blocs et le cap visant à contenir la Russie et à lutter contre elle pour des sphères d’influence qui ont prévalu.

Nous sommes un people très patient. Nous avons longtemps patiemment suivi la progression de l’alliance militaire vers nos frontières, l’apparition de nouvelles bases militaires et le déploiement du système de défense antiaérienne américain à proximité de notre territoire ; l’imposition à nos voisins d’un choix artificiel entre l’Union européenne et la Russie. Mais notre patience a des limites. Nous ne pouvions pas ignorer l’attaque en aout 2008 de l’Ossétie du Sud et l’assassinat par les forces armées géorgiennes de nos soldats de la paix, pas plus que nous ne pouvions ignorer le coup d’Etat organisé à Kiev avec le soutien de l’Occident et l’arrivée au pouvoir des nationalistes ukrainiens, la menace qu’ils ont fait peser sur la population russophone de Crimée, la guerre civile qui a de facto été déclenchée à Donbass. Et nous sommes obligés de réagir lorsque des trains de sanctions nous visant se succèdent sans que ceux qui les initient prennent la peine d’avancer une justification un tant soit peu valable.

Au cours de la conférence des ambassadeurs russes du juillet dernier le Président Vladimir Poutine a réitéré sa mise en garde en direction de ceux qui essaieraient d’attirer l’Ukraine et la Géorgie dans l’orbite militaire de l’OTAN et les a appelés à réfléchir aux conséquences potentielles.

Le rapprochement de l’infrastructure militaire de l’OTAN de nos frontières crée dès aujourd’hui une réelle menace pour la sécurité européenne et globale. Je vais me contenter d’un exemple.

Savez-vous qu’il ne faut pas plus de 2-3 minutes à un bombardier déployé sur une base de l’OTAN pour atteindre Saint-Pétersbourg ? Nous avons à maintes reprises alerté nos collègues de l’Alliance sur le danger qui est inhérent à cette situation. Ces alertes tombaient systématiquement dans le vide. Résultat : il y a à peine quelques semaines un chasseur espagnol déployé sur la base en question a tiré un missile de combat en direction de notre frontière. Le missile en est tombé à quelques kilomètres et, Dieu merci, n’a pas explosé. Mais que ce serait-il passé si les choses s’étaient déroulées selon le pire scenario?

Je répète: nous sommes intéressés d’avancer dans la direction définie par le Président Macron, nous-mêmes le proposant depuis longtemps. Nous sommes prêts à respecter les intérêts de nos voisins du continent, mais comptons sur une réciprocité sur ce plan.

Bien sûr, on aimerait avoir affaire aux partenaires qui seraient prévisibles et cohérents. Je ne peux pas occulter le fait qu’il nous arrive parfois de recevoir des signaux contradictoires. On ne peut pas d’un côté désigner la Russie comme son adversaire et de l’autre lui proposer de mener un dialogue stratégique.

Je ne vais pas vous cacher notre déception en lien avec le comportement adopté par la France dans l’affaire Skripal. Nous en avons plusieurs fois fait part à nos amis français. Nous respectons le principe de solidarité entre alliés, mais doit-elle pour autant être aveugle? Tout le monde a en mémoire le refus de Jacques Chirac en 2003 de se solidariser des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne qui prétendaient avoir des preuves de la possession par l’Irak d’armes de destruction massive. Les conséquences de ce mensonge sont flagrantes : Proche-Orient profondément déstabilisé, Irak détruit, plus d’un millions de morts, des millions de réfugiés, création de l’Etat islamique. A l’époque la France a fait preuve d’une authentique sagesse gaullienne. Aujourd’hui elle croit les accusations complètement fantaisistes avancées par la Grande-Bretagne contre la Russie.

Je suis néanmoins persuadé que nous devons casser la logique des accusations réciproques et faire avancer nos relations par des actes concrets et indépendants, rétablir la confiance. Je compte sur l’impulsion positive donnée par les deux Présidents pour aboutir aux résultats concrets. Déja aujourd’hui en dépit des divergences que l’on connait, nous menons un dialogue sérieux au sujet de la Syrie. L’opération humanitaire russo-française réalisée récemment dans ce pays a eu une portée symbolique. La Russie et la France ont entrepris des efforts coordonnés avec leurs partenaires en vue de sauver l’accord sur le nucléaire iranien. Enfin, aucune alternative aux accords de Minsk n’est envisagée pour le règlement de la situation en Ukraine ni à Moscou, ni à Paris.

Cependant que sur le plan politique nous avançons encore timidement dans la bonne direction, les milieux d’affaires ont compris il y a longtemps les conséquences néfastes de l’implication de l’Europe dans un jeu pour la domination globale qui n’est pas le sien. Le rétablissement à une bonne cadence de notre commerce en est le resultat direct. Depuis quelques années la France est notre premier investisseur étranger en calcul annuel. L’entreprise Auchan à elle seule a créé plus de 100 000 emplois en Russie. Nos échanges dans les domaines de l’énergie, de l’espace, de l’industrie nucléaire, de la pharmaceutique connaissent en développement dynamique.

L’interpénétration profonde et historique des cultures russes et françaises est un gage de l’étroitesse des liens entre les sociétés civiles. Ce Centre Quai Branly est parmi les principaux points d’attraction des Russes et nos amis français à Paris. A propos, son érection au centre de la capitale française est le fruit d’accords entre le Président Poutine et de trois de ses homologues français.

En parlant des sentiments de sympathie reciproques, il ne faut pas oublier qu’énormement de supporters russes se sont sincèrement réjouits de la victoire de la France dans la finale de la Coupe du monde de football.

Nous avons en Russie un adage qui dit: ‘Un pessimiste n’est qu’un optimiste bien renseigné’. Je suis convaincu qu’il ne s’applique pas aux relations franco-russes. Nous croyons que l’ensemble de nos rapports est promis à un avenir radieux à condition que nous tous y mettions du nôtre avec optimisme. Cependant il va falloir travailler dur.