Ambassade de la Fédération de Russie en France
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Conférence de SEM Alexandre ORLOV, Ambassadeur de la Fédération de Russie en France à l'Institut Diderot le 8 octobre 2015, Paris

Intervention de SEM Alexandre Orlov, Ambassadeur de Russie en France:

Mesdames et Messieurs,

Prendre la parole ici, à l'Institut qui porte le nom de Denis Diderot, est un grand honneur, mais aussi une lourde responsabilité. C'est un nom qui oblige beaucoup. D'autant plus que je parlerai d'un sujet aussi important que les relations franco-russes.
Membre de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg… Bibliothécaire personnel de l'impératrice Catherine la Grande, Diderot appartient à cette pléiade des grands fils de la France dont les noms sont inscrits en lettres d'or dans l'histoire des relations entre nos pays.
On peut partager ou ne pas partager les conceptions philosophiques du grand encyclopédiste, mais je voudrais me focaliser sur sa méthode. Diderot était un homme courageux, capable de renverser les autorités et les stéréotypes au nom de la vérité. Il n'hésitait pas à appeler un chat un chat.
Je crois que c'est ainsi qu'il faut parler des relations franco-russes. Sinon nous ne saurons jamais surmonter les difficultés actuelles.
 Les liens entres les peuples russe et français remontent à des siècles anciens. Ces liens ont connu des périodes d'épanouissement et de vraie amitié, mais aussi des périodes de rudes épreuves. Nous en traversons une aujourd'hui.

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Avec les Etats-Unis et l'Union Européenne la France a introduit des sanctions contre la Fédération de Russie, ce qui porte atteinte à notre coopération dans tous les domaines. 
Des hommes politiques et des hommes d'affaires russes, dont plusieurs jouaient le rôle central dans nos relations bilatérales sont désormais inscrits sur la "liste noire" et interdits d'entrée à l'Union Européenne. Parmi eux – le président du Conseil de la Fédération Mme Valentina MATVIENKO, le président de la Douma d'Etat et officier de la Légion d'honneur M. Sergueï NARYCHKINE, le secrétaire du Conseil de Sécurité de la Fédération de Russie M. Nikolaï PATRUCHEV, le président du groupe parlementaire d'amitié avec la France et chevalier de la Légion d'honneur M. Leonid SLOUTSKY et plusieurs autres.
A l'initiative de la partie française les mécanismes du dialogue bilatéral ne fonctionnent plus. Le Séminaire intergouvernemental au niveau des Chefs de Gouvernements ne s'est pas réuni depuis deux ans, la Commission interparlementaire au niveau des Présidents des chambres basses – depuis trois ans. Le Conseil de coopération sur les questions de sécurité (CCQS) qui rassemble les Ministres des Affaires étrangères et les Ministres de la Défense est suspendu, ainsi que les consultations entre le Conseil de Sécurité de la Fédération de Russie et le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN).
Les échanges bilatéraux ont baissé en 2014 de 17,6%, et se sont carrément effondrés les cinq premiers mois de cette année – moins 44%. Suite aux contre-sanctions russes les produits agroalimentaires français n'ont plus accès au marché russe, ce qui a conditionné en partie la crise de la filière porcine française. Le flux touristique en provenance de Russie a baissé de 50%. Au total les sanctions de l'Union Européenne contre la Russie peuvent coûter à la France 0,5% de son PIB et quelques 165 000 emplois, sans compter des opportunités ratées.
Les hommes d'affaires, les parlementaires et les élus locaux français sont soumis à une pression politique pour les empêcher de développer les liens avec des partenaires russes. Les hommes politiques et les experts qui osent s'exprimer en faveur du partenariat franco-russe se font trainer dans la boue par les médias et traiter de la "cinquième colonne de Poutine". 
On livre à la Russie une vraie guerre de l’information et tous les jours les médias français déversent de nouvelles saletés sur mon pays. 
En fait, on assiste depuis plusieurs années à une vraie campagne d'incitation à la haine contre la Russie, ce qui est d'ailleurs considéré par la législation française comme un crime.

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 En regardant tout cela une question légitime se pose: tout cela au nom de quoi?
Pourquoi nos deux pays doivent-ils se détester? Pourquoi brider le dialogue politique et réduire la coordination sur les problèmes politiques les plus aigus? Sur quel autel la France et l'UE sacrifient-elles leurs liens économiques avec la Russie?
Pour saisir toute l'absurdité de cette situation inouïe voyons comment on l'explique. La Russie se comporte mal. Il faut donc la punir. Etant donné qu'il s'agit d'une puissance nucléaire, personne n'ose lui faire la guerre. Alors les sanctions sont la seule voie qui reste. 
Drôle de logique quand-même. Doit-on comprendre que s'ils pouvaient attaquer la Russie (comme ils l'ont fait par le passé avec la Serbie ou l'Irak) les leaders occidentaux seraient prêts non seulement à sacrifier les intérêts commerciaux, mais aussi la vie de leurs compatriotes?
Mais quelle est la faute de mon pays pour laquelle on insiste tant pour le punir?
M. Obama et autres politiciens occidentaux ont une réponse toute prête à cette question. Selon eux la Russie constitue une menace pour l'humanité au même titre que le virus Ebola ou l'Etat Islamique. La Russie ne respecte pas le droit international. Elle a annexé la Crimée. Elle aide les séparatistes en Ukraine. Si l’on n'arrête pas la Russie elle va s'attaquer à d'autres pays. Il n'y a pas si longtemps dans son interview à "Libération" M. Porochenko a dit sans ambigüité – "Poutine veut toute l'Europe!". Comment peut-on ne pas croire cet oligarque ukrainien qui possède toujours une grande confiserie en Russie dans la ville de Lipetsk?
J'ai pourtant l'impression que Diderot – lui, ne l'aurait pas cru. Car il ne croyait que les faits et avait du bon sens.

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Et je laisse de coté cette drôle de coïncidence: les premiers à accuser la Russie de violation du droit international sont ceux, qui ces dernières années n'arrêtaient pas de piétiner ce même droit. Ceux – qui avaient soutenu les séparatistes kosovars en leurs envoyant des porte-avions et en bombardant Belgrade pour arracher à la Serbie un quart de son territoire historique. Ceux qui avait aidé les insurgés libyens et ont transformé cet état en "terre du chaos". Ceux qui aident aujourd'hui les insurgés en Syrie. Mais après une année de bombardement et plus de 5 000 frappes américaines l'Etat Islamique n'a jamais était aussi fort. D’ailleurs, les sanctions contre la Russie constituent elles mêmes une violation flagrante du droit international. 
Je pourrais citer bien d'autres exemples de la politique de "deux poids deux mesures" de nos partenaires occidentaux. Mais le plus important reste ailleurs.

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Chaque fois que j'entends des accusations à l'égard de mon pays, la même question me revient à l'esprit. Tous ces hommes politiques, diplomates ou journalistes français qui trouvent normal de détruire les relations avec la Russie à coup de sanctions, ne voient-ils pas, ne comprennent-ils pas des choses évidentes?
Ne comprennent-ils pas à quel point les mythes d'une supposée "agression russe" contre l'UE et l'OTAN sont-ils absurdes? De même que les comparaisons de mon pays avec Ebola et Daech?
Ne se souviennent-ils pas que l'Ukraine doit ses frontières actuelles à Lénine Staline et Khrouchtchev – qui ont progressivement attaché aux terres ukrainiennes les régions russes entières du Sud-Est, allant de Donbass à Odessa.
Ne savent-ils pas qu'à partir de la désagrégation de l'URSS une "ukrainisation" forcée a été opéré en Ukraine? Une vraie offensive contre la langue et la culture russe a provoqué le mécontentement des régions russophones et a semé les grains de la guerre civile actuelle. (A cet égard je peux vous conseiller de relire le chapitre sur l'Ukraine (La tragédie slave) du livre de Soljenitsyne "La Russie sous l'avalanche", publié il y a 17 ans. Le grand écrivain avait vraiment le don de prophétie). 
N'était-ce pas sous les yeux de ces mêmes gens que les protestations de Maïdan ont tourné en révolte nationaliste et russophobe? Ils n'ont peut-être pas vu arriver au pouvoir les nationalistes ukrainiens? Ceux qui proclament ouvertement l'objectif d'une nation mono-ethnique et vénèrent comme héros nationaux les sbires nazis – Bandera, Choukhevytch et autres bourreaux de l'Armée Insurrectionnel Ukrainienne – responsables du massacre des Polonais en Volhynie en 1942 et de la Shoah en Ukraine? Ils ne voient toujours pas que le bataillon ukrainien "Azov" arbore le même écusson que la division SS "Das Reich" tristement célèbre pour le massacre à Oradour-sur-Glane?
Ne comprennent-ils pas que la guerre civile en Ukraine ce n'est pas un conflit entre les partisans et les adversaires de la démocratie, comme les médias occidentaux essaient de la présenter d'une façon caricaturale? Que c'est le soulèvement populaire contre le nationalisme agressif ukrainien?
 Je crois qu'au fond de leurs cœurs ils comprennent tout cela très bien. Le problème n'est pas là.

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Je ne peux pas m'affranchir du sentiment que la France joue le jeu d'autrui et selon les règles qu'on lui impose. Le jeu dont elle me parait être plus victime, que complice. Le jeu ou elle ne fait que suivre aveuglement les forces qui cherchent une confrontation avec la Russie. 
Quelles sont donc ces forces?
Avant tout les Etats-Unis. Leur politique est d'arracher la Russie à l'Europe, d'empêcher la formation d'un pôle eurasien, qui pourrait mettre en cause leur hégémonie universelle. Ils cherchent à faire de l'Union Européenne un satellite docile, effrayé par "la menace russe". Obligeant les pays d'Europe à tourner le dos à leur partenaire naturel à l'Est, les Américains affaiblissent non seulement la Russie, ils affaiblissent l'Union Européenne, détruisent son potentiel économique et sa souveraineté politique. Washington a toujours besoin de designer quelqu'un comme ennemi. Il en a besoin pour justifier les dépenses militaires croissantes et l'existence même de l'OTAN. 
Les Américains jouissent également de l'aide serviable de quelques membres de l'UE de l'Est de l'Europe, qui ont fait de la russophobie un élément de leur identité nationale. Ces Etats commencent à avoir de plus en plus d'influence sur la politique internationale commune de l'Union Européenne. Ils ont su transformer sa politique de voisinage en un outil de lutte pour les sphères d'influence dont nous sommes en train de vivre les conséquences en Ukraine. 
Après la chute du mur de Berlin les Russes espéraient sincèrement que l'Europe rentre dans une nouvelle époque – sans lignes de partage ni confrontation des blocs. On espérait que la lutte pour les sphères d'influence sur notre continent appartenait désormais au passé. Que "l'Europe de l'Atlantique à l'Oural" dont rêvait Ch. de Gaulle et la "Confédération européenne" voulue par F. Mitterrand pouvaient enfin devenir réalité.
Toutes ces années, la politique extérieure de la Fédération de Russie était soumise à la logique d'intégration avec le monde occidental. Toutes nos initiatives visaient le rapprochement avec l'Union Européenne. Nous avons pris le cap d’un espace économique et humain commun, du système de sécurité égale et indivisible, de la lutte commune contre l'islamisme radical et autre menaces universelles.
Il faut dire qu'en Europe et même aux Etats-Unis il y a eu des hommes politiques lucides et indépendants qui proposaient d'en finir avec les vestiges de la guerre froide et prônaient le rapprochement avec la Russie. F. Mitterrand, J. Chirac, G. Schröder, S. Berlusconi, N. Sarkozy… Nos efforts communs ont donné des résultats – des grands projets économiques et politiques ont vu le jour. 
Mais en même temps certains outre-Atlantique et en Europe voient le monde autrement. Pour eux, il doit rester unipolaire. C'est pourquoi ils suivent un autre cap – celui de l'endiguement de la Russie, qu'ils considèrent comme leur rival géopolitique № 1.
Aujourd'hui c'est la ligne des néoconservateurs qui triomphe, et il en existe plusieurs preuves.
L'élargissement méthodique de l'OTAN et l'avancement de son infrastructure militaire vers nos frontières; la construction aux frontières de la Russie du bouclier antimissile destiné à dévaluer son potentiel nucléaire; le soutien apporté à tous les mouvements antirusses dans notre voisinage, y compris ceux ouvertement néonazis; le soutien de l'islamisme radical dans le Caucase du Nord; la diabolisation constante de la Russie dans les médias; les tentatives de torpiller nos liens économiques avec les pays voisins, y compris par le biais du "Partenariat oriental".
A partir de notre expérience d'aujourd'hui on voit très bien que nos partenaires occidentaux n'ont pas détruit le mur de Berlin. Ils l'ont juste déplacé à la frontière russe.

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Il faut bien comprendre l'essentiel.
La crise actuelle des relations entre l'Occident et la Russie – ce n'est pas la "Guerre froide" dans le sens propre, c'est-à-dire la confrontation de deux systèmes sociaux antagonistes. La Russie moderne n'a aucun antagonisme idéologique ou civilisationnel avec l'Occident. La Russie est une partie importante et inaliénable de la culture et de la civilisation européenne, un Etat qui a adopté l'économie de marché et les institutions démocratiques. Il s'agit d'une confrontation géopolitique classique, qui nous a été imposée.
La crise ukrainienne n'est pas la cause, mais la conséquence d'une crise profonde qui s'est installée ces dernières années dans les relations entre la Russie et l'Occident. En même temps elle est devenue son catalyseur puissant. Bien sûr, nous devons joindre nos efforts pour parvenir à une désescalade dans le Sud-Est de l'Ukraine, mais ce n'est qu'un aspect qui ne lèvera pas la confrontation entre la Russie et l'Occident. Elle prendra de nouvelles formes pour continuer à gangrener les relations franco-russes. Seul l'abandon de la politique d'hégémonie et de sphères d'influence peut tourner cette page dans l'histoire de notre continent et ouvrir la voie à une Europe vraiment unie.

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La France s'est laissé entraîner dans la confrontation avec la Russie. Je suis certain que le rôle qu'on lui impose aujourd'hui n'est pas le sien. 
Plusieurs de mes amis français, quand on en parle invoquent la solidarité – tantôt européenne, tantôt atlantique. Mais la vraie solidarité ne consiste pas à suivre l'imbécile dans le précipice. La vraie solidarité consiste à arrêter et à faire entendre la raison aux partenaires de l'UE et de l'OTAN aveuglés par la haine, avant qu'il ne soit trop tard.
Parlant de l'amitié franco-russe, force est de constater que l'avenir de nos relations dépend du degré d'indépendance que la France pourra se permettre sur la scène internationale.
Les relations particulières avec la Russie – que ce soit l'Empire Russe, l'URSS ou la Fédération de Russie constituaient toujours un atout de la politique extérieur de la France, qui lui permettait de jouer un rôle majeur dans les affaires du monde. Il faut dire que ces relations profitaient à toute l'Europe. Y renoncer sous la pression étrangère ou au nom d'une prétendue solidarité atlantiste, "se fondre" dans la politique antirusse commune de l'Union Européenne – ce serait saper un des piliers du leadership européen de la France, renoncer à sa position d'acteur majeur de la vie internationale.

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Néanmoins, malgré ce contexte défavorable je reste optimiste pour l'avenir. Et mon optimisme n'a rien d'une "bonne mine" diplomatique ou d'une "auto-consolation". Il se base sur un fondement solide. 
Je vois qu'en France on commence à réévaluer les événements ukrainiens. Les hommes politiques et l'opinion publique commencent à réaliser à quel point il peut être dangereux de suivre aveuglement les Etats-Unis dans leur confrontation avec la Russie, à quel point les sanctions contre la Russie sont contreproductives.
Je suis confiant dans la sagesse du peuple français, de ses élites politiques, dans la permanence des traditions gaullistes de la politique extérieure de la France. Je vois que la France prend dans la crise ukrainienne une position de plus en plus responsable et indépendante. 
Le président Hollande a fait preuve du courage politique lorsqu'il a invité le Président Poutine à la célébration de 70 ans du débarquement des alliés en Normandie et a initié le format dit "de Normandie" de négociations sur la situation en Ukraine. C'est dans ce format que nos avons réussi à mettre au point les accords de Minsk, qui offrent une chance réelle d'arrêter la guerre civile en Ukraine.
Et qui, si ce n'est la France avec ses traditions gaullistes pourrait contribuer à sortir les relations entre la Russie et l'Occident de cette "spirale de la bêtise" comme l'a appelé Jean-Pierre Chevènement. 
Ce qui est important, c'est que Moscou et Paris cherchent ensemble, dans l'esprit du partenariat et du respect mutuel, à réduire l'impact des sanctions qui nous ont été imposées sur les relations bilatérales. Qu'en ce moment difficile nos Présidents et nos Ministres des affaires étrangères restent en dialogue régulier et confiant. Que les échanges interparlementaires continuent. A cet égard je tiens à souligner tout particulièrement la visite à Moscou du Président du Sénat M. Gérard Larcher et le voyage du groupe de parlementaires présidé par M. Thierry Mariani à Moscou et en Crimée en juillet dernier. 
Quel était l'objectif de ceux qui réclamaient l'annulation de la vente des "Mistrals" à la Russie? Apparemment ils cherchaient autre chose que priver simplement la Russie de ces deux navires, car tous comprennent qu'ils n'auraient aucun impact ni sur l'équilibre militaire ni sur le règlement de la crise ukrainienne. Donc le but était de provoquer dans les relations entre nos pays un conflit, brouiller la Russie et la France, semer la discorde, mettre en question leur confiance mutuelle, torpiller la coopération dans les secteurs de pointe.
Mais nous avons déçus nos adversaires. Nous avons réussi à trouver une solution mutuellement acceptable sans porter le litige devant le tribunal. Plus encore, nous nous en sommes sortis avec une confiance renforcée.

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Je suis optimiste pour les relations franco-russes puisque je sais qu'elles se sont bâties sur un fondement historique solide, qui résistera à toute épreuve, à tout séisme. 
Je ne vais pas vous refaire le cours d'histoire des relations entre nos deux pays à compter de la princesse russe Anne de Kiev, qui est devenue reine de France en épousant Henri I en 1051. 
Je me contenterai juste de rappeler qu'au cours des deux derniers siècles la Russie a sauvé la France au moins trois fois. 
En 1814, lorsque Alexandre I s'est opposé à la Prusse et à l'Autriche, qui emportées par l'idée de vengeance, voulaient démembrer la France. Le tsar russe a garanti le maintien des frontières historiques du pays et n'a pas permis le pillage de Paris et de son patrimoine culturel. 
En 1914, quand l'offensive russe en Prusse Orientale, menée aux prix de lourdes pertes, a empêché la chute de Paris et a rendu possible le "miracle" de la Marne. Comme écrivait plus tard le maréchal Foch: "Si la France n’a pas été effacée de la carte de l’Europe, c’est avant tout à la Russie que nous le devons..."
Enfin lors de la deuxième Guerre Mondiale. Il faut se rendre aux évidences – si ce n'est le courage et l'abnégation du peuple soviétique il n'y aurait aujourd'hui ni la Russie, ni la France, ni l'Union Européenne. Il n'y aurait pas eu du débarquement en Normandie. Il n'y aurait que le Troisième Reich. Les Russes ont apprécié le discours du Président Hollande qui a évoqué lors de la célébration des 70 ans du débarquement en Normandie l'apport décisif du peuple soviétique à la victoire sur les nazis. Peu de leaders occidentaux auraient le courage de faire un tel aveu aujourd'hui.
Notre mémoire historique commune nous est chère. Nous sommes fiers de l'héroïsme des soldats et des officiers du Corps Expéditionnaire russe qui se sont battus en France pendant la première Guerre Mondiale, et des pilotes du régiment de chasse "Normandie-Niemen", qui sont venus se battre en Russie. Cette année, où nous célébrons 70 ans de la grande victoire sur le nazisme, l'élément central des manifestations organisées en France a été l'inauguration au Musée de l'Air et de l'Espace au Bourget d'un pavillon spécial consacré à ce régiment légendaire. 
Toute l'histoire des relations entre nos deux pays ne fait que confirmer les paroles du général de Gaulle: "Pour la France et la Russie, être unies, c’est être fortes, être désunies, c’est être en danger". Aujourd'hui cette formule est plus que jamais actuelle. C’est une vraie devise de l'amitié franco-russe. Effectivement, chaque fois quand nos deux pays se retrouvaient dans les camps opposés, que ce soit l'épopée napoléonienne ou la Guerre de Crimée de 1853-1856 – cela finissait mal. Nous devrions nous en souvenir aujourd'hui.

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Je suis optimiste pour l'avenir des relations franco-russes puisque je sais que leur tissu est formé de milliers des liens humains qui existent entre les Russes et les Français et que personne ne saura déchirer. Ces relations, ces liens entre les gens se sont formés au long de générations, ils découlent des valeurs que nous partageons, de l'interpénétration de nos grandes cultures.
Les Russes ont toujours aimé la France. Les livres d'Alexandre Dumas, de Jules Verne, de Victor Hugo ou d'Antoine de Saint-Exupéry sont pour nous "des amis d'enfance"… Je sais que la majorité des Français éprouvent aussi une sympathie pour la Russie et apprécient son apport à la culture européenne et mondiale. 
Nos liens se sont cimentés par les vagues de l'immigration croisées. Aux cours des XVIII-XIX siècles des dizaines de milliers de Français se sont installés en Russie. Ingénieurs et militaires, architectes et peintres, enseignants et cuisiniers, les nobles qui fuyaient la Révolution. Ces gens et leurs descendants ont largement contribué à l'épanouissement et la grandeur de la Russie – Montferrand, Fabergé, Benois, Bruleau (devenu en russe Brulov), Pozzo di Borgo… Mais la Russie ne s'est pas fait attendre. A partir du XX siècle la culture de la France s'est enrichie grâce à l'immigration russe. Pour le prouver il suffit de citer les noms de Maurice Druon, Joseph Kessel, Henri Troyat, Serge Lifar et plusieurs autres. 
Au XVIII-XIX siècles, au moment où s'est formée la langue russe moderne, la noblesse et les intellectuels russes étaient francophones. Le français était leur deuxième langue maternelle. Mais la langue définit aussi la mentalité, elle sert à former l'image du monde. Ainsi la langue française a pénétré dans "la chair et le sang" du russe moderne. Je suis certain que c'est à cela que nous devons cette affinité particulière qui n'existe qu'entre nous – ce que les Français appellent "l'intimité d'esprit".
Si nous voulons que les relations franco-russes aient un avenir, il faut faire attention à ce que les écoliers et les étudiants d'aujourd'hui puissent au moins s'initier à la langue et à la civilisation de l'autre. L'apprentissage de la langue russe en France et du Français en Russie constitue à cet égard une priorité absolue. Hélas on ne peut pas dire que la situation soit favorable. Au cours des dernières décennies le nombre d'élèves français apprenant le russe a baissé de plus de moitié. Ce n'est que par nos efforts communs que nous sauront renverser cette tendance.
 J'espère que le Centre spirituel et culturel russe qui ouvrira ses portes au quai Branly à Paris fin 2016, deviendra un vrai pôle d'attraction pour tous ceux qui aiment la culture russe. Mais ce qui est encore plus important, c'est qu'il disposera d'une école élémentaire franco-russe. La première ou certaines matières seront enseignées en russe. 
Un autre axe prioritaire est le tourisme. Car comme on dit en Russie: mieux vaut voir une fois, qu'entendre cent fois. Force est de constater qu'aujourd'hui de nombreux Français ont une vision assez vague, voir défigurée de la Russie moderne. Cela freine le développement de nos relations et permet aux russophobes de manipuler la conscience publique et de noircir l'image de mon pays. Nous avons proposé d'organiser en 2016 une année croisée du tourisme culturel et du patrimoine, et je me réjouis que nos partenaires français aient soutenu cette initiative.
Lorsque le dialogue politique entre nos Etats fait défaut ce sont les sociétés civiles de nos pays qui ont pris le relais. L'Association "Dialogue franco-russe" fait un excellent travail, et les expatriés français en Russie ont monté à leur tour l'Association "Français libres" – "les Français qui parlent aux Français" comme ils précisent eux-mêmes, pour démentir les stéréotypes sur la Russie existants en France. Il faut continuer à soutenir et à renforcer cette base social des relations bilatérales pour multiplier les liens entre les communautés d'affaires et les partis politiques des deux pays, promouvoir les échanges des jeunes et la coopération culturelle.

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Je suis aussi optimiste pour l'avenir des relations franco-russes puisqu'elles se basent sur des intérêts pragmatiques – la volonté réciproque de développer la coopération économique, commerciale et d'investissement
Nos économies sont interdépendantes et parfaitement complémentaires. La synergie des ressources et des potentiels humains, scientifiques et technologiques de la Russie et de la France – et dans un sens plus large de l'Union Européenne et de l'Union économique Eurasienne ouvre des perspectives intéressantes pour le développement de nos pays, nous aiderait à faire face à la concurrence mondiale.
Aujourd'hui, malgré toutes les sanctions, les hommes d'affaires français misent toujours sur la poursuite de la coopération avec la Russie. La preuve: aucune des sociétés françaises ayant investi en Russie ne s'apprête à quitter ce marché. Plus encore, tandis que les échanges commerciaux entre deux pays ont chuté depuis le début de l'année de moitié, les investissements français en Russie en 2014 ont progressé de plus de 2 milliards euros.
470 entreprises françaises travaillent en Russie dans les domaines de l'énergie, de la construction automobile, de la pharmaceutique, de l'agroalimentaire. Les lancements des "Soyouz" du centre spatial de Kourou en Guyane française, la production des avions "Soukhoï SuperJet 100", le partenariat de "Renault-Nissan" avec "AutoVaz", le réseau des hypermarchés "Auchan" en pleine expansion, les projets d'infrastructure de "Vinci", la coopération entre "Alstom" et "TransMashHolding" ou entre "Total" et "Novatek" – ne sont que quelques exemples des " success stories" de la coopération franco-russe. 
Il nous parait évident que le monopole du dollar dans le système financier mondial constitue désormais une source de risques de plus en plus importants, qui sont de nature non seulement financière, mais aussi politique. L'affaire de "BNP-Paribas" – est un exemple par excellence où peut mener un tel monopole, qui va de pair avec l'application extra-territoriale de la justice américaine. Les Français le comprennent aussi – ce n'est pas par hasard que la France avait proclamé la réforme du système monétaire mondial comme une des priorités de sa présidence au G-20 en 2011. 
Il n'est pas moins évident que les Etats-Unis abusent de leur leadership dans l'informatique, ce qui engendre aussi des risques pour la sécurité et la souveraineté de nos pays. Je suis persuadé, que la Russie et la France pourrait joindre leurs efforts afin de réduire notre dépendance financière et technologiques à l’égard des Etats-Unis. Cela correspond parfaitement aux intérêts à long terme aussi bien de la Russie que de la France.

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La France assume une responsabilité particulière pour le maintien de la paix et de la stabilité dans le monde. 
Il faut se rappeler, que les relations franco-russes sont plus que de simples "relations bilatérales". Elles étaient et restent toujours un facteur important de la politique internationale. Le niveau et le dynamisme de notre dialogue politique, le volume de nos échanges économiques et commerciaux, l'intensité de nos liens humanitaires ont un impact direct sur le climat politique en Europe et dans le monde.
Le monde ou nous vivons est devenu trop complexe, trop dangereux pour que la Russie et la France puissent "se permettre le luxe" de se disputer, de se faire peur avec des menaces imaginaires, que certains utilisent à leurs fins géopolitiques. Il y a de vraies menaces et aucune d'elle ne peut être contrée sans le partenariat avec la Russie. 
L'islamisme radical, le conflit israélo-arabe, la situation en Syrie, en Libye et en Irak, les migrations clandestines, le trafic des stupéfiants, le nucléaire iranien, la prolifération d'armes nucléaires et d'autres armes d'extermination massive, le réchauffement climatique… Tous ces problèmes ne peuvent être résolus que par nos efforts communs et un vrai partenariat. 
Le 28 septembre dernier le Président Poutine de la tribune de l'Assemblée Générale de l'ONU a avancé l'initiative d'une vaste coalition internationale contre l'Etat Islamique et autres groupes terroristes en Syrie, qui pourrait rassembler à son sein toutes les forces capables de faire réellement face aux djihadistes. J'y vois une bonne opportunité de renforcer la coopération franco-russe dans la lutte contre le terrorisme internationale. Et la parallèle avec la coalition anti-hitlérienne, que le Président a tiré n'est pas due au hasard. Aujourd'hui, comme lors de la deuxième Guerre Mondiale il faut oublier les rancunes et les litiges qui nous divisent et se rallier contre le Mal absolue qui nous menace tous. L'objectif primordial est de combattre les islamistes radicaux et de sauver l'Etat Syrien. Seulement après on pourra s'occuper de la transition politique. C'est de cette façon d'ailleurs que la France a procédé elle-même au Mali en 2013: elle a riposté à l'offensive djihadiste pour sauver l'Etat malien et après elle a aidé Bamako et les insurgés Touaregs à trouver un compromis politique. Nous ne devons pas répéter les erreurs commises en Irak, en Lybie, au Yémen – dans tous ces pays nos partenaires occidentaux prétendaient qu'après la chute du "tyran" la stabilité et la démocratie se mettront en place comme par magie. Mais nous en voyons les résultats.

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Aujourd'hui à Moscou comme à Paris on parle d'une nouvelle dynamique des relations bilatérales, qui se traduit par la multiplication de contacts à différents niveaux, par les initiatives venant des deux côtés en faveur d'une coopération économique approfondie et une meilleure coordination politique sur le plan international. 
Pour l'instant cette "nouvelle dynamique" reste fragile. Notre tâche est de rendre cette tendance à la normalisation des relations franco-russes irréversible. La visite du Président Poutine à Paris et ses entretiens avec le Président Hollande le 2 octobre dernier ont marqué une étape importante sur cette voie.
L'heure est venue de mettre du côté les litiges et les accusations mutuelles et de se tourner aux "choses positives" – à la recherche de nouvelles voies de coopération, de nouveaux projets communs. Il est important de formuler ensemble un ordre du jour bilatéral positif. Et de ne pas oublier la perspective stratégique – la construction d'un espace économique, humain et de sécurité commun de l'Atlantique au Pacifique, où la lutte pour les sphères d'influences entre la Russie et l'UE n'aura plus aucun sens et les crises comme celle en Ukraine ne se reproduiraient jamais.

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Je vois, qu'à l'approche des élections présidentielles de 2017 la "question russe" devient, en France, un facteur de la politique intérieure, un argument dans la lutte politique entre les partis. A cet égard je tiens à souligner: nous sommes ouverts à un dialogue et une coopération constructive avec toutes les forces politiques françaises qui à leur tour sont ouvertes à une coopération avec la Russie. Il est important qu'en France comme en Russie les représentants des courants et des partis politiques les plus variés – de gauche comme de droite se prononcent aujourd'hui pour l'élargissement de la coopération bilatérale et la sortie de cette confrontation qui est nuisible à nous tous. J'y vois encore une preuve que les relations franco-russes sont au-dessus de toutes idéologies et de tous partis, que le renforcement de l'amitié entre la Russie et la France est perçu comme un objectif qui répond aux intérêts fondamentaux et à long terme de nos pays et nos peuples.